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Histoire du roi Dadbin, ou de la vertueuse Aroua

« SIRE, continua le jeune intendant, un roi du Tabarestan [1], nommé Dadbin, avait deux visirs, dont l’un s’appelait Zourghan, et l’autre Cardan ; Zourghan avait une fille qui passait, non-seulement pour la plus belle personne de son temps, mais même pour la plus sage et la plus vertueuse. Ces qualités étaient soutenues en elle par une grande piété. Elle pratiquait tous les exercices de la religion, observait exactement les jeûnes, et vaquait souvent à la prière.
« Le roi Dadbin ayant entendu parler de la beauté et des vertus d’Aroua (c’était le nom de cette personne si rare) , envoya chercher le visir son père, et la lui demanda en mariage. Le visir à cette demande se prosterna devant le roi, lui témoigna qu’il serait très-honoré de cette alliance, et le pria de permettre seulement qu’il en parlât à sa fille. Le roi y consentit, à condition qu’il lui rapporterait sur-le-champ la réponse.
« Aroua ayant appris le dessein du roi, dit à son père : « Mon père, je ne me sens aucun goût pour le mariage ; mais si vous voulez me donner un époux, choisissez-le dans un rang inférieur au vôtre ; étant au-dessous de moi par la naissance et les richesses, il aura pour moi plus d’égards, et ne prendra pas d’autre femme. Un souverain au contraire me préférera bientôt une rivale ; je serai dédaignée, et traitée comme une esclave. »
« Cette réponse, portée au roi, ne fit qu’augmenter son ardeur et son impatience. « Assurez votre fille, dit-il à Zourghan, que je l’aimerai toujours. Au reste, la passion qu’elle m’inspire est telle, que si vous ne consentez à me la donner, j’emploierai pour l’obtenir la force et la violence. »
« Zourghan fit part à sa fille des sentimens et des menaces du roi. « Mon père, dit alors Aroua, le roi veut déjà me faire sentir son pouvoir et sa tyrannie. Que seroit-ce lorsque je serois devenue son épouse ? Dites-lui que je suis liée par un vœu religieux, et que je ne puis absolument me marier. »
« Dadbin, en apprenant cette dernière résolution, fit éclater sa colère, et menaça son visir de lui faire trancher la tête, s’il ne lui donnoit sa fille.
« Zourghan effrayé retourne promptement chez lui, et fait quelques instances auprès de sa fille ; mais voyant qu’il ne peut vaincre sa répugnance, il cède à la tendresse paternelle, et se détermine à fuir avec elle. Ils montent à cheval ; et, suivis de quelques esclaves, ils prennent ensemble le chemin du désert.
« Aussitôt que Dadbin fut instruit de leur évasion, il se mit à leur poursuite, accompagné d’un grand nombre de cavaliers. Zourghan et sa fille sont atteints et arrêtés. Le roi fond avec fureur sur Zourghan, lui décharge sur la tête un coup de sa masse d’armes, et l’étend à ses pieds ; il emmène Aroua, la conduit dans son palais, et la force d’accepter une main encore teinte du sang de son père.
« Aroua, quoique au désespoir de la mort de son père, et indignée de la violence que le roi lui faisoit, souffrit son malheur avec patience et résignation. Elle redoubla de piété, et passoit une partie des jours et des nuits à prier.
« Cependant le roi Dadbin fut obligé de faire un voyage dans une province de ses états, où sa présence était nécessaire. Avant de partir, il fit venir le visir Cardan, et le chargea de gouverner pendant son absence. « Ce que je te recommande par-dessus tout, lui dit-il ensuite, c’est de veiller sur Aroua. Tu sais que pour l’obtenir, il m’a fallu employer la force : elle est ce que j’ai de plus cher au monde ; prends garde que ce trésor ne m’échappe. » Cardan, flatté de la confiance du roi, l’assura qu’il pouvait compter sur son zèle et sur sa vigilance.
« Après le départ du roi Dadbin, Cardan fut curieux de voir celle dont la garde lui était confiée. Il profita de l’autorité qu’il avait sur tout ce qui entourait la reine, et se cacha clans un endroit favorable à son dessein. Il fut ébloui de la beauté d’Aroua, et en devint tellement amoureux, qu’il en perdit bientôt le repos et la raison. Il résolut de lui faire connaître ses sentiments, et lui écrivit en ces termes :
« Madame, l’amour que j’ai conçu pour vous me consume. C’en est fait de ma vie, si vous n’avez pitié du malheureux Cardan. »
« La reine, outrée de l’insolence de ce billet, le renvoya sur-le-champ avec cette réponse :
« Le roi vous a honoré de sa confiance : tâchez de la mériter, et soyez aussi fidèle que vous voulez le paraître. Songez aussi à votre épouse, et ne trahissez pas l’amour que vous lui devez. Si vous me tenez encore une fois le même langage, je dévoilerai votre honte, et vous démasquerai aux yeux du public, en attendant que le roi punisse votre perfidie. »
« Cette lettre fut un coup de foudre pour Cardan. Il sentit qu’il lui serait impossible de séduire la reine, et craignit qu’elle ne rendit compte au roi de ce qui s’était passé. « La reine peut me perdre, dit-il en lui-même ; il faut que je la prévienne, et que je cherche un moyen de la perdre elle-même, et d’empêcher que le roi ne prête l’oreille à ce qu’elle pourrait lui dire. »
« Cardan ayant formé cette résolution, alla au-devant du roi dès qu’il fut informé de son retour. Dadbin lui fit d’abord quelques questions sur les affaires de l’état. Cardan y fit, et ajouta aussitôt : « Vous voyez, Sire, que la tranquillité a été maintenue, et la justice exactement rendue pendant votre absence. Un seul événement pourra vous affliger, et je n’ose vous en rendre compte. Cependant j’ai lieu de craindre que vous ne l’appreniez par d’autres, et que vous ne me reprochiez d’avoir manqué à la confiance que vous m’avez témoignée. »
« Parle librement, dit le roi : je connais ton attachement pour moi, et ton amour pour la vérité. Je n’aurais pas dans un autre autant de confiance que j’en ai en toi. »
« Sire, continua Cardan, cette épouse que vous aimez tant, que vous préférez à toutes ses rivales, dont vous admirez la douceur, la modestie, la piété, qui jeûne et prie avec tant d’exactitude, vient de montrer que tous ces beaux dehors ne sont chez elle que fausseté et hypocrisie, et cachent une âme vile et corrompue. » « Comment, dit le roi en frémissant, et que veux-tu dire ? »
« Sire, continua le perfide Cardan, peu de jours après le départ de votre Majesté, une femme de la reine vint me chercher secrètement, et m’introduisit dans un cabinet qui donnait dans l’appartement d’Aroua. Je la vis étendue sur un sofa près d’Aboukhair, ce jeune esclave qui appartenait à son père, et que vous avez comblé de bienfaits. Ils s’entretenaient familièrement ensemble, et se donnaient mutuellement toutes les marques de la plus vive tendresse. »
« C’en est assez, visir, interrompit le roi Dadbin, je te charge de faire étrangler Aboukhair ; mais je veux ordonner moi-même le juste châtiment de la perfide. »
« Le roi, de retour dans son palais, envoya chercher le chef de ses eunuques. Va, lui dit-il, dans l’appartement de la reine, et apporte moi sa tête. « Quoi, Sire, s’écria le chef des eunuques, touché de compassion, et entraîné par un mouvement involontaire, vous voulez faire périr Aroua ! Sans doute elle est bien coupable à vos yeux ; mais ne peut-elle pas être victime de la calomnie ? Au lieu de verser son sang, faite-la plutôt transporter dans un désert. Si elle est coupable, elle y périra ; mais si elle est innocente, Dieu lui conservera la vie. »

Notes

[1Province de Perse : l’ancienne Hircanie.

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